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Fragments d'une vie

Classé dans : Lewis Carroll | | 02/04/2009

Quelques facettes de Lewis Carroll, afin de mieux cerner le quotidien et les engagements de cet homme pas comme les autres (D'après Jean Gattégno "Lewis Carroll, une vie" , 1974, isbn 2-02-002115-3).

Lewis et les petites filles

On ne peux pas parler de Lewis Carroll sans évoquer ce travers qui a toujours fasciné ses biographes et lecteurs: son attirance a peine cachée des toutes petites filles. Qu'en est-il vraiment avant de parler de perversité criminelle? Une lettre a sa sœur Mary nous révèle que Charles Dodgson connaissait bien les interprétations négatives qu'on pouvait avoir de ses relations avec les fillettes. Mais il insistait sur le fait de n'avoir rien a se reprocher. D'ailleurs, autant on a la preuve de la "drague" ardue qu'il faisait aux fillettes, autant on n'a jamais pu prouver le moindre dérapage de Dodgson. D'ailleurs, beaucoup de fillettes restèrent excellentes amies toute leur vie avec lui.

Dodgson tenait a s'entourer d'enfants. Il savait leur parler et leur plaire. Il leur inventait des jeux, des histoires, pour pouvoir s'en approcher. Dans on journal intime, on peux compter des listes par centaines de noms de petites filles, toutes ses rencontres. La manière dont il mène ces relations est incroyablement calculée pour un regard contemporain et éxterieur: ainsi demande t-il aux mères la permission de photographier et d'inviter leurs filles, de les embrasser même, justifiant qu'il n'y avait rien de pervers et que toutes ses petites amies en faisait autant, il insistait également pour qu'elles ne soient pas chaperonnées, ect.

Grâce à la correspondance (il excellait en la matière), il gardera un contact privilégié avec certaines d'entre elles, parfois même encore à l'âge adulte (Gertrude Chattaway, Isa Bowman, par exemple).

Dodgson révèle a plusieurs reprises dans son journal a quel point il trouve les fillettes trés belles, et qu'elles perdent de leur charme dès la puberté. il souffre de voir ses petites préférées grandir, et semble vouloir a tout prix immortaliser ces instants fragiles en les photographiant.

Non seulement la photographie est une passion, mais elle lui sert aussi de prétexte inconsciemment ou pas, pour posséder la beauté de ces enfants. C'est l'un des buts premiers de Carroll lorsqu'il approche une nouvelle fillette. La posséder sur photographie, et plutôt nue, ce qu'il parviendra pour certaines.

Certains textes choisis (voir dans l'édition de la pléiade ou dans la biographie de Gattégno*) sont sans équivoque. Dodgson désire les fillettes, mais apparemment, n'y touche guère, l'honneur est sauf, et il s'en vantera toute sa vie auprès de ceux qui le regardent de travers.

N'empèche, pour citer J.Gattégno*: "(..)Derrière le langage de convenances, (..) du discours moral et religieux de l'époque, la dénégation même dont témoigne le discours de Carroll garantit l'importance sexuelle fondamentale des fillettes."

Christ Church, Le prêtre et le professeur

Il semblerait que Dodgson n'eut guère le choix pour devenir prêtre, étant issu lui-même d'une famille vouée à la prêtrise (son arrière grand-père et son père). C'est moins par conviction que par défaut qu'il fût ordonné, bien qu'il fût très discret dans son journal sur les hésitations qu'il a pût ressentir a ce sujet.

Collingwood tente d'expliquer cette réticence, en rappelant que Dodgson était très timide et en grande partie à cause de son bégaiement, handicap sérieux pour un prêcheur. De plus, l'austerité de vie requise pour faire un bon prêtre ne devait pas trop emballer le jeune Dodgson, notamment parce que le théâtre était fortement déconseillé pour des puritains. Mais il s'y fait, et trouve des consolations (il a plus d'autorité sur ses étudiants, est bien placé pour parler de morale et faire le bien).

Il sera ordonné diacre, mais pas plus. Car le travail paroissial ne l'intéresse pas, et il préfère rester enseigner les mathématiques. Ainsi, il reste honnête devant l'église et devant lui-même, en conservant une part de sa liberté et ne jouant pas l'hypocrisie en devenant prêtre à contrecœur. Du moins est-ce l'hypothèse de J.G.

Un des traits de caractère que J.G. appelle " pruderie " pousse Carroll a porter des jugements moraux sur tout, notamment les pièces de théâtre, et surtout lorsqu'il compte y emmener des amies-enfants (" cette pièce n'est pas saine " parsème son journal de part en part).

Quant à sa foi, et surtout à son grand respect et son sérieux quant aux choses religieuses, elle l'amènera à vivre un drôle de conflit intérieur entre sa production littéraire et sa vocation de clerc. Ainsi trouve t-il que le nonsense d'Alice est tout à fait incompatible avec la religion et son message qu'il se doit et qu'il veux porter.

Dans la préface de Sylvie et Bruno, il parle par exemple d'un projet qu'il aimerai mener de bible et de recueil de sermons ou prières destiné aux enfants et a eux seuls, avec illustrations et autres annotations morales. Il pense également a créer une bible écrite en gros caractères pour les personnes âgées. Carroll se veux ici a la fois pédagogue et moraliste, prêtre et professeur, et on ne peux s'empêcher de noter la parenthèse incroyablement athée que constitue Alice, une débauche de créativité, d'audace et de liberté ou aucune lecture religieuse n'est possible.

Carroll semble avoir beaucoup de mal à assumer à la fois son visage de clergyman sérieux et d'anglais " frivole ", et le clerc Dodgson semble pousser avec le temps l'écrivain publique Lewis Carroll √† s'engager sur la voie religieuse. Sans aller jusqu'à parler de double personnalité et de Dr Jekyll, on peux sentir dans des réflexions post-" Alice ", un certain étonnement vis-à-vis de son œuvre et presque une culpabilité a ne pas parler de " choses sérieuses " dans " Alice ".

Il s'y attachera dans " Sylvie et Bruno " notamment, mais à tort, car il s'agissait bien là , à mon avis, de la véritable liberté de Carroll : celle de laisser le diacre et le professeur Dodgson sur le palier, et de laisser investir l'amoureux du théâtre, des petites filles et des jeux, des poèmes et des jeux de mots, sans avoir finalement a se reprocher l'absence dans " Alice " de son amour de Dieu, car dans le fond, l'amour de Dieu, c'est juste‚ l'Amour.

Lewis Carroll et le théâtre

Carroll se rendit très souvent au théâtre, notamment pour y emmener ses petites amies. Mais c'était également par goût de la mise en scène. Nous trouvons dans son journal des réfèrences a des piécettes et théâtres de marionnettes (la tragédie du roi jean, Alfred le grand, la guilda di bragia,...) qu'il aurait inventé pour et avec sa fratrie.

De même, il tenta de créer des livrets de théâtre, sans succès. D'ailleurs c'est avec sagesse qu'il demanda a un professionnel d'adapter " Alice ", conscient de son incompétence. Il s'impliqua enfin a conseiller le jeu d'acteur, notamment celui d'Ellen Terry.

Il s'y rend pendant les vacances universitaires, car c'est à Londres que les représentations se donnent.

Ce fut aussi un endroit particulier pour approcher de nouvelles " conquêtes ", des enfants-acteurs (les sœurs Terry - et notamment la célèbre Ellen Terry). Il prend donc tout naturellement partie contre la réglementation du travail des enfants du spectacle qui fut votée en 1889.


Illustration: Jimmy Harris